Antar et Abla, pour réanimer la culture arabe...

Wednesday, 3 August 2016
Edgar DAVIDIAN
OLJ

Six solistes, un librettiste, un compositeur, 200 personnes entre musiciens, choristes, danseurs, comparses, techniciens en coulisses et 500 costumes échappés aux ateliers de couture. Voilà les amants mythiques de la « Jahiliya », en version spectaculaire et opératique, qui débarquent sur la scène du Casino du Liban*.
 

Réunion à quatre voix pour parler de ce projet ambitieux qui met sous les feux de la rampe les intermittences du cœur à travers des luttes claniques. Dans le désert, les tribus Abs et Tay, tout comme les Montaigu et les Capulet, sont sur le pied de guerre. Et pourtant, le preux et brave chevalier Antar, esclave noir, en pince pour la blanche et ardente Abla, qui vibre parfaitement au diapason de son amour. Tout finit par rentrer dans l'ordre, la paix, la prospérité, la non-discrimination et la félicité des corps et des cœurs finissent par submerger les habitants des sables et du soleil. Fin heureuse (qui résonne aujourd'hui comme une utopie) qu'on souhaiterait à nos régions démantelées et embrasées...
Maroun Rahi, violoniste et maestro, qui a signé la partition de ce projet et qui en assume la direction orchestrale dans la fosse, s'exprime ainsi: «J'ai toujours voulu que le chant en langue arabe atteigne le sommet de l'expression opératique occidentale. Il y avait cet ouvrage pédagogique de Yolla Nassif, une amie de longue date, pour que l'élocution en langue arabe épouse la prosodie de la musique. Alors moi, qui suis féru de Verdi, Puccini, Donizetti et Wagner, j'ai traqué le rêve de Antar et Abla. Après une recherche sur Internet et dans les livres, j'ai trouvé le livret d'Antoine Maalouf, écrit dans un style agréable et dans un langage courant qui m'ont d'emblée séduit. Alors, l'étincelle a jailli, et j'en ai écrit la musique. Deux actes où musicalement, sans employer le quart de ton, il y a une mélodie orientale sur les rythmes Hijaz, Nahawand, Kord. Il y a une ouverture, des duos, des quatuors et un chœur (celui du Conservatoire), ainsi qu'un chœur de 30 enfants. Des enfants qui vont vivre la musique et être au milieu des adultes. Fréquenter un monde où l'art est de loin plus intéressant que les cafés à narguileh... On aime Antar parce qu'il traduit la poésie et la bravoure. Abla est fascinante, non seulement par sa vertu de beauté mais aussi par sa force et détermination. Il est dit que le Prophète aurait aimé voir Antar tant la légende de son pouvoir et de son caractère étaient magnifiés et
magnétiques...»
Pour Farid Rahi, parent de Maroun Rahi et néanmoins chairman de Opera Liban qui parraine l'événement et se projette dans un futur de dix ans pour ces activités culturelles, Antar et Abla est un point de départ pour réanimer les legs de la culture arabe. Et d'ajouter: «Ce projet opératique est aussi taillé pour les salles d'opéra dits aussi opera house que l'on trouve dans les pays arabes, tels les Émirats, Oman, Qatar, Bahreïn... Après tout, l'opéra apporte une part de vie aux gens, il faut initier et donner le goût pour y aller et retrouver des valeurs belles et universelles, tout comme dans les créations occidentales. Si on ne planifie pas bien, on n'ira pas loin. Et il faut l'avouer, notre travail commence une fois le travail présenté au public...»

Un Antar sésame
Il est normal de s'interroger sur les qualités vocales des chanteurs. Si la plupart des solistes sont diplômés du Conservatoire national supérieur de musique ou ont suivi des formations académiques, une star comme Ghassan Saliba, étoile des opérettes rahbaniennes mais plus portée aux tours de chant des variétés qu'au bel canto, vient voler la vedette à tout le monde. Pour expliquer cette entorse au monde si fermé du monde de l'opéra et pour clarifier une telle situation aux puristes, le maestro Spiros Pisinos (gagnant pour sa prestation du prix de Paphos, capitale européenne de la culture), conseiller artistique dans cette aventure opératique libanaise, a son mot à dire: «Ghassan Saliba a toutes les qualités vocales et physiques pour son rôle d'Antar. Mais il a aussi le pouvoir de drainer le public à un tel spectacle, car il a la notoriété et la sympathie de tout un auditoire, surtout encore non familier au bel canto. Sa présence ici est un sésame à l'art lyrique finalement si élitiste.»
Pour conclure, le dernier mot revient au maestro Walid Moussalem, directeur par intérim du Conservatoire national supérieur de musique, institution qui jette tout son poids dans ce projet, en offrant ainsi ses possibilités et ses potentialités. Avec le chœur, les solistes sortis de ses classes et le soutien pour une expression musicale orientale qui a besoin de nouvelles frontières, d'un plus large auditoire, d'une assise renforcée.
Le rideau va se lever. Sur un décor simple mais habité de tout ce qui est humain. On souhaite bon vent aux gens du désert qui vont générer la joie et restaurer les valeurs universelles des legs de la culture arabe. C'est ainsi qu'on atteindra un plus large spectre d'auditeurs et qu'on partage la passion du bel canto à l'orientale.

Fiche technique
Compositeur et chef d'orchestre : Maroun Rahi
Librettiste : Antoine Maalouf
Mise en scène: Mirana Naimi et Joseph Sessine
Solistes : Ghassan Saliba (Antar)
Lara Jokhadar (Abla)
Maxim Chami (Mared Tay)
Pierre Sammia (Chayboub)
Ibrahim Ibrahim (Chaddad)
Conswelle Hajj (Salma)
Charbel Akiki (Amara Abbas).